"Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

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"Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par Bloomers le 16.04.08 15:15


Mike Bloomfield & Big Joe Williams 1964

La première fois que j’ai rencontré Joe Lee Williams, c’était au débuts des années 60, dans un night-club, au Blind Pig. Il était d’âge mûr, petit et costaud.
Il portait un chapeau et des bottes de cow-boy, un pantalon à plis remonté très haut sur une chemise blanche. Il jouait sur une guitare Silvertone à neuf cordes et, pour empêcher les autres de le copier, il avait une façon unique d’accorder son instrument.
J’avais beau m’y connaître en instrument à cordes, surtout en guitares, je n’ai jamais compris ce qu’il faisait et aujourd’hui, je ne sais toujours pas comment il arrivait à l’accorder.
Big Joe avait été un artiste célèbre dans les années trente et quarante. Il avait écris le standard de blues « Baby Please Don’t Go » ; cette chanson à été reprise par Moose Allison et Muddy Waters. A L’époque où j’ai rencontré Joe Lee, je faisais le tour de tous les artistes américains de blues encore vivants. J’aimais cette musique et je voulais l’apprendre. Aussi entre deux sets cette nuit là, j’ai parlé avec Joe. Ce n’était pas facile, parce que joe n’avait plus que quelques chicots dans la bouche et il baragouinait dans un langage indéchiffrable. Je lui faisais répéter tout ce qu’il disait. Ca n’avait pas l’aire de le déranger, et j’ai fini par comprendre son patois. Il était né à Crawford, au Mississippi. Depuis le début des années trente, il n’avait fait que rouler sa bosse un peu partout avec sa guitare. La plupart des bluesman que je connais avaient deux jobs : un travail de jour pour payer le loyer, et les concerts de nuit. Mais Joe n’avait fait que voyager et jouer. C’était tout.
Cette nuit-là, Joe et moi, on s’est bien entendu, et il m’a proposé de venir le voir quand je voudrais. « Conduis moi à Gary, me dit Joe un jour. Je t’emmène voir Lightnin’ Hopkins, on est de vieux potes, lui et moi » Alors Joe et moi, avec le joueur d’Harmonica Charlie Musselwhite et Roy Ruby, le bassiste de Barry Goldberg et Steve Miller, on a grimpé dans la voiture de Roy et on est parti pour l’Indiana. On a même été plus loin que Gary, dans la cambrousse, et on est arrivé dans une sorte de restaurant de cambrousse, très rudimentaire, qu’on ne trouve ni dans le nord, ni dans le sud. L’endroit était tenu par un couple de Noirs. Cette nuit-là, il faisait très chaud, et il y avait du monde pour chauffer encore la salle.
Joe, assis au centre, passait des commandes, payait des verres et plaçait les gens autour de lui quand les premiers musiciens ont commencé le spectacle.


J.B. LENOIR

C’était J.B. Lenoir et son Big Band. J.B. était petit, vêtu d’une queue de Pie Zébrée, et il avait les cheveux bien gominés en arrière. Derrière lui, dans son groupe, il y avait trois saxophonistes dans un tel état d’ébriété qu’ils devaient faire des gros efforts pour ne pas s’écrouler.
J.B. jouait de la guitare et chantait dans un micro accroché autour du cou. Il avait une voix féminine et chantait divinement. Tandis qu’il dansait au milieu du public, Joe opinait avec admiration : il était fan de J.B..


LIGHTNIN'HOPKINS

Puis le vieux Lightnin' est rentré, aussi mince, élégant et fielleux que le diable; il avait les cheveux défrisés, gominés, et il portait des lunettes noires. Lightnin'était accompagné d'un batteur, et quand les lumières se sont posées sur lui, il a démaré son show : tout était parfait.
A la fin du concert, Joe est allé trouver Lightnin' pour le saluer, mais celui-ci l'a coupé sèchement : "Qu'est ce que tu fous ici ? C'est moi, la star !" a lancé Hopkins."Je le sais que c'est toi, a répliqué Joe, on ne veux pas te causer d'ennuis.je suis venu avec ces trois blancs qui voulaient te rencontrer et moi, je voulais te saluer, c'est tout." Alors Lightnin' s'est radouci et il a payé un verre à Joe, qui était déjà chargé à bloc. Mais très vite, ça a mal tourné entre joe et Lightnin', et on a finit par nous jeter dehors comme des malpropres.
A la voiture, c'était à qui irait s'écrouler le premier sur le siège arrière. Personne ne voulait conduire, et finalement c'est Roy qui s'est retrouvé derrière le volant, avec comme co-pilote un Joe Hébété qui marmonait des syllabes confuses.
Quand Joe était bourré, il adorait rendre visite à ses proches. Il se rencardait pour savoir si les maris étaient absents, et il en profitait pour baiser leur femmes. Alors il nous obligeait à le conduite dans tous les ghettos de Gary, de Hammond, de l'Est de Chicago, et il engueulait Roy, dans son jargon intraduisible. Roy se retourait vers moi et disait:
"Michael, je sais que tu dors pas : dis moi comment on fait pour rentrer à la maison !" Quand je ne répondais pas, il se retournait vers Charlie et disait :
"Charlie,nom de Dieu, réveille toi. Faut qu'tu nous montre comment sortir d'ici !" Mais Charlie ne bronchait pas d'un poil. Les yeux de Joe étaient rétrécis et tout injectés de sang : personne n'avait envie d'affronter ce salopard colereux et vociférant.
Si Joe avait décidé qu'on ne rentrait pas à Chicago, on n'y allait pas. Cette nuit là il a fallut attendre le petit matin pour qu'il donne enfin l'ordre à Roy de rentrer à la maison.(à suivre)


Dernière édition par Bloomers le 16.04.15 10:14, édité 1 fois
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Re: "Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par Bloomers le 16.04.08 15:17

Vers le 4 juillet, Joe à décidé d'aller visiter de la famille à St Louis. Le Propriétaire de la maison de disques, où Joe habitait en sous sol, pensait que c'était une bonne idée.
"Ouais, Joe, dit il, descends là-bas et fais du repérage. Emporte un magneto et dis leur que tu représente ma compagnie. Enregistre des gens, arrange toi avec le business et ramène-moi des bandes." Comme d'habitude, Joe avait besoin d'un chauffeur, et il m'a appelé. Je commençais à me méfier de ses plans, parcequ'une fois qu'on avait quitté Chicago, mes potes et moi on était à sa merci. Il nous emmenait toujours dans les galères. Mais je ne connaissais pas St Louis, et on devait en principe rencontrer des Bluesman célèbres la-bas, alors j'ai dit O.K. J'ai appelé un de mes copains, George Mitchell, et lui ai demandé de se joindre à nous. George était étudiant, originaire d'Atlanta ,avait travaillé chez le disquaire qui hébergait Joe et adorait le blues. De plus, il connaissait beaucoup d'artiste dans le sud, et s'entendait bien avec les noirs plus âgés, en particulier avec Big Joe, alors je me suis dit qu'il serait le compagnon idéal.
La Ballade jusqu'a St Louis a été formidable. Joe nous a raconté des anecdotes qui remontaient à plus de trentes ans comme si ça s'était passé le jour même.
Il nous a parlé de Robert Johnson, de Willie McTell et de Blind Fuller; il nous a raconté comment Sunnyland Slim avait aidé Muddy Waters à signer un contrat de disques et comment Big Bill Broonzy était devenu riche. Quand on était avec Joe, on était de plain pied dans l'histoire du blues. c'était à la fois un homme et une légende, il ne savait ni lire ni écrire, mais avait toute l'amérique en tête. Il était rempli de sagesse, grâce à ses quarantes années passées sur les routes.
Joe était un homme hors du commun : un vagabond, un cheminot, et un chanteur de blues comme on en rencontre plus guère, car c'est une espèce en voie de disparition.
Nous sommes arrivés à St Louis alors qu'il faisait déjà nuit. C'était le Week-End du 4 juillet et il faisait très chaud. Alors imaginez ce qu'était la chaleur pendant la journée ! Nous nous sommes d'abord arrêtés chez la soeur - ou la belle soeur - de Joe. Il y avait des gamins endormis un peu partout, et on s'est installé dans la cuisine. Joe a annoncé à sa frangine :
"Bon, tu sais que je joue de la guitare et ce type, Michael aussi. Alors on va te jouer un peu de musique pendant qu'on est là."
Il a sorti sa gratte et une bouteille de schnaps. J'ai pris George à part:"Il faut pas qu'on le laisse boire; le week-end va être long, s'il démarre maintenant, on va se retrouver avec un fou furieux sur les bras."
Mais Joe avait décidé de boire.

Quand il m'a dit : "Michael, t'en veux une larme ?", j'ai choisi la biture, et la biture du siecle. Après tout, autant se mettre au diapason : on est moins seul. Mémorable, vous voyez ce que je veux dire ? J'ai descendu tellement de bière, de vin, de gin et de schnaps que j'ai entièrement recrépi la cuisine, le couloir et les toilettes. Je me suis roulé dans le vomi jusqu'au petit matin - j'étais malade comme un chien.
Quand je me suis réveillé, Joe était debout à côté de moi. Même fait comme un rat et plus saoul que nous tous réunis, il était encore d'attaque. Il brandissait une broche de barbecue avec un museau de cochon enfilé dessus, et la graisse chaude dégoulinait sur mon torse. Il a ouvert la bouche, et l'odeur de schnaps m'a atteint de plain fouet: " Du museau ! du nuseau de cochon !J'tavais promis un vrai barbecue, ben tu vas pas être déçu, pasque l'museau d'cochon, c'est l'fin du fin" Devant ce groin de porc calciné et dégoulinant qui s'agitait à trois centimètres de mon visage, jai vomi de nouveau. Alors là Joe s'est faché: "Ben mon salaud, t'a pas arrêté de gerber toute la nuit, et v'là que tu remets ça ? Tu ne peux pas te retenir un peu ?3 et on à mis les bouts avec Georges, pour essayer de trouver un truc qui calme l'estomac. Joe nous a gueulé dessus devant la porte: "Vous vous croyez où ? Vous êtes pas à Chicago ici! Les négros du coin, ils vont vous faire la peau, c'est moi qui vous l'dit!"
Comme ma tête et mon estomac avaient déjà commencer à m'assasiner, j'étais pas impressionné, on s'est aventuré dans la rue la plus folle que j'ai jamais vue...On a dégoté une pharmacie sans problèmes , mais même le mélange aspirine, coca et bicarbonate n'a rien donné.
De retour à la maison, on a trouvé Joe en train de jouer à la guitare, sur le porche, devant sa famille et leurs amis. Mais il avait pété les plombs. Chaque fois qu'une femme passait devant lui, il lui mettait la main aux fesses, et s'engueulait avec tous les mecs. Et quand une femme passait dans la rue, il gueulait : "Hé poupée, viens par ici, ma jolie, viens t'assoeoir sur les genoux de papa !" Quand la femme se retournait, elle voyait un vieux débris de soixante-dix ans, pesant cent cinquante kilos, et vociférant, et elle marchait un peu plus vite sans se retourner. A la fin, j'ai dit :"Joe, je coyais qu'on étais venus ici pour trouver des bons chanteurs. Faut y aller" Mais joe m'a rembaré" : "Dis donc toi, tu vas pas mles briser-c'est le 4 juillet, et je veux passer un peu de bon temps avec ma famille"
Mais sa famille en avait plein le dos de ses manières, et une femme agée l'a chassé en lui disant :
"Tu n'peux pas te comporter comme ça chez nous.Où tu te crois ? T'es qu'un foutu cinglé, un animal, et on devrait te mettre en cage. Alors maintenant, fiche nous la paix, nous, on est des gens bien, et t'as rien à faire parmis nous, dehors!"
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Re: "Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par Bloomers le 13.02.11 10:10

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Re: "Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par RiRiIII le 06.03.11 19:46



Et voici la pochette de l' edition grecque du livre de Mike publie en 1982.

Alex

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Re: "Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par jipes le 07.03.11 13:41

Punaise hallucinant ! Grand merci Bloomers, on se croirait dans une BD de Crumb lol! Les gaillards de l'époque étaient de sacrés loustics. Pas étonnant que certaisn aient passé une période au pénitencier pour meurtre No

Je me rapelle que Jon Mac Donald (guitariste du band de Magic Slim) m'a raconté sa première rencontre avec Muddy Waters à Chicago. Il les a trouvés dans les coulisses en train de jouer au Poker mais y avait pas que des cartes sur la table y avait aussi des revolvers de joli calibre autant dire que personne n'a envie de tricher dans cette situation Wink Twisted Evil
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Re: "Big Joe & moi" par Mike Bloomfield

Message par Bloomers le 30.03.12 10:57

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