Neil young : Une autobiographie

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Neil young : Une autobiographie

Message par Wu wei le 04.07.14 13:15





C’est incontestablement un livre sur la distance. La distance qui sépare la légende de l’homme, l’écrivain du musicien mais surtout un livre sur la distance qui sépare l’amateur de celui qu’il apprécie (on ne se galvaudera pas dans l’idolâtrie facile et bon marché). Neil Young a marqué et quoi qu’en dise continue de marquer de son empreinte la musique rock de ces cinquante dernières années.
 
Il est facile de résumer le monsieur, il le fait très bien lui-même, une face acoustique, une face électrique et vous avez fait le tour du bonhomme : suivant !
Seulement voilà, même pour un manuel – il semble apprécier le bricolage- le Loner ne semble pas apprécier de toujours labourer le même sillon musical. Obsessionnel (il l’est) bordélique (tout autant) il ne cesse d’avoir des envies, de faire ce qu’il a envie de faire au moment précis où l’envie lui saute à la gorge. De fait, sa carrière est émaillée des mêmes choses et de choses différentes, alors qu’il pourrait gérer sa carrière comme tant d’autres, s’amuser à sortir des albums qui se ressemblent pour le seul plaisir de se faire plaisir et de nous faire plaisir il continue de vouloir s’étonner. Apprécier Neil Young c’est accepter d’être déçu, désarçonné ou comblé, il fait faire fi de nos attentes, de toutes manières il finira par retourner à ce qui nous plait chez lui. Essayez donc de trouver un amateur – je ne parle pas du fan, qui par définition se trouve en dehors de la sphère du rationnel – qui apprécie l’intégralité de sa carrière, même solo. Entre les disques pré-punk, les hymnes campagnard avec orchestre symphonique, ballades sombres à souhaits, rock endiablés, un son lourd comme un rouleau compresseur, country pure jus, expérimentation sonique, concept album improbable, cabine d’enregistrement antédiluvienne… il est difficile de s’y retrouver. Pourtant ils sont là, nous sommes là, des milliers à nous retrouver peu ou prou dans ces solos gargantuesques et agressifs, dans ses douze cordes geignardes, dans sa voix aigue inimitable.
 
Que  peut on bien espérer quand on s’attaque à une autobiographie du bonhomme, sans doute à ce qu’il nous parle de musique, avec le même souci précieux et chronologique qui caractérise sa musique – boulimique de projets, il met un temps fou à sortir ses archives sonores -, si tel est le cas, vous devriez passer votre chemin, vous procurez une petite biographie sur une encyclopédie en ligne et un livre ou deux d’anecdotes sur le rock cela vous comblera. Parce qu’ici il sera beaucoup plus question de train électrique, de voiture et de qualité sonore que d’autres choses.
Ce livre est à l’image de l’artiste : maniaque et déluré.
Déluré parce que sa forme est originale, suivant un style moins littéraire que les chroniques du père Dylan, Neil Young livre non seulement ses souvenirs dans le désordre mais en prime il laisse la part belle à la digression, même lorsqu’un chapitre –titré- semble vouloir tourner autour d’une thématique il n’est pas rare de la voir parle de tout autre chose en plein milieu. Une approche déroutante d’autant qu’il s’agit bien souvent d’anecdote tout à fait insignifiante, un peu comme un commentaire de séance diapos. Si tout ceci n’éclairait pas – avec une lumière grise et flottante en contre jour de nuit pour vous donner l’impression de flou qui règne à la lecture de l’ouvrage- la vie d’un des plus grands compositeurs du siècle (n’ayons pas peur des mots,  s’il a produit des albums tout à fait ratés, chacun y allant de sa liste, ce vieux canadien à voix de grand-mère reste l’auteur d’hymnes intemporels) on s’emmerderait sec. Mais voilà lorsque les flics débarquent pour arrêter des hippies fumeurs de joints, en bas il y a Clapton et c’est Stephen Stills qui s’échappe par la fenêtre ! Forcément la séance diapo prend un goût un peu plus pétillant et alcoolisé pour le coup.
Pourtant on sera bien en peine d’en trouver beaucoup du croustillant de ce type, la plupart du temps la musique, la créativité, les enregistrements, les choix musicaux sont relégués au second plan voire ne sont même pas évoqués. En lieu et place on aura droit à des regrets, des peines, des joies… autant de quotidien partagé qui donne à lire une image étrange de cet homme.
 
Etrange parce que proche de nous dans ses inconstances, revendre un matériel audio qui ne lui appartient pas pour partir à la conquête de l’amérique ne donne lieu à aucun remords (une parenthèse explicative et ironique suffit) alors que d’autres événements, d’autres lâchetés, sont partagés avec une réelle émotion.  C’est en creux de ces choix que l’on découvre le « vrai » Neil Young, celui qui traverse la vie exactement comme vous et moi.
 
Tout cela nous ferait une belle jambe et sonnerait comme un reportage confessionnel comme la tv parvient si bien à nous faire avaler son liquide par le rectum, s’il n’y avait en lieu et place du manque musical, des obsessions à la limite de l’enfermement.
Comme un solo revenant toujours autour des deux ou trois mêmes notes, passant de l’étonnement à l’énervement puis à l’exaspération en passant par l’apitoiement pour finalement se révéler génialement hypnotique, ce livre donne envie d’être jeté – plusieurs fois – par une fenêtre. Non pas de le fermer et de l’oublier, cela serait trop rapide, trop normal, la frustration qu’il engendre n’est pas de cet ordre là, elle est beaucoup plus mortifère.
A chaque déplacement, enregistrement, femme, enfant, considération sur le temps qu’il faisait le 8 janvier 1971 l’auteur nous parle de la voiture qui l’accompagnait à ce moment là. Avec une précision diabolique, avec un souci du détail, avec force anecdote… ne possédant même pas le permis vous imaginez aisément le décalage. Mais même si les grosses berlines américaines me faisaient frémir,  les digressions sur son projet de voiture écolo me porteraient un deuxième coup , directement dans les parties cette fois ci. La naïveté de ses considérations, l’énergie passionnée qu’il développe – il le dit lui-même il fut plusieurs fois berné par des vendeurs de concepts [pour le dire vite] – autour de ce type de projet est pour le moins déconcertante. Quand il en vient à vous parler de son projet de « format sonore numérique qualitativement parfait » pour la vingtième fois, vous sentirez en vous monter l’envie de meurtre.
Il est comme ces types dont la vie tourne autour d’une seule chose et qui vous répète ne pas être du tout dépendant, qu’ils peuvent s’arrêter quand ils veulent. Sauf que lui en a conscience ! De la même manière que ces prises de solos sur guitare électrique sont atypiques car souvent déstructurés et tournant autour d’étirement sonique, il maintient chez le lecteur une sorte de pression constante, de rappel constant « tu ne lis pas l’autobiographie que tu cherches, tu lis la vie que j’ai envie de raconter » . bien évidemment l’amateur sait déjà tout cela, les voitures, le son, la collectionnite ce n’est pas nouveau, mais on comprend que la musique est une part si entière de sa vie, qu’il a du mal en parler. Ainsi des collaborateurs personnels à savoir peu connus du grand public, sont loués avec force exemple et considérations, où nous montrent combien l’auteur a pu faire des « mauvais choix » dans sa vie, alors que des moments purement musicaux sont résumés à quelques mois adjectifs mous et consensuels « le son était génial »… voilà, voilà. La manière dont il décortique ses relations avec son père ou sa première femme, de façon tout aussi obsessionnelle, ne cessant d’y revenir, d’en retirer une pelure, d’admettre la souffrance, de la digérer, de partir ailleurs pour mieux y revenir en suite, en dit énormément sur sa créativité.
 
Le livre explore cette distance entre nos attentes et le choix de l’auteur, pourtant au-delà de la frustration et de l’énervement, se dévoile un homme complexe toujours en recherche de quelque chose de nouveau mais incapable de vivre son obsession, la maniaquerie comme stabilisateur en quelque sorte.

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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Chino le 04.07.14 13:21

Très belle chronique d'un livre que j'ai mais que je n'ai pas encore lu!
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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Garb le 04.07.14 15:07

Oui excellente chronique.

En ce qui concerne le livre on est plus proche du journal intime (le fait de coucher au jour le jour ses pensées sur papier) que de la biographie au sens strict du terme. 
Il ne faut donc pas s'attendre à lire un livre d'analyse de son œuvre. Un livre à lire tout de même pour tenter de saisir la personnalité versatile du bonhomme.
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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Wu wei le 04.07.14 16:30

merci Smile

sinon c'est à lire si on attend rien de précis... sinon on risque d'être déçu car comme le dit Garb' il est versatile - et assez conscient de ses erreurs il faut le souligner.

à part ça, la dope prend pas mal de place, ce qui est intéressant c'est qu'il n'en parle pas mais en montrant sa présence ou son absence il en donne une image plutôt juste je trouve.

j'en suis au huitième album du Loner d'affilé du coup Smile


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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Blueleader le 04.07.14 21:22

Wu wei a écrit:


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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Norbert le 04.07.14 22:00

Celui-là?:

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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par Wu wei le 04.07.14 23:48

Bonnet In usa Smile

je savais que ça vous marquerait aussi cette histoire Smile

y'a aussi Dylan qui lui envoie une compil' gospel faîte maison ^^

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Re: Neil young : Une autobiographie

Message par leptilou le 04.12.14 12:09

On me l'a prêté, j'avais pas trop envie de le lire... j'ai eu du mal à le démarrer... puis je suis rentré dedans... le personnage est complexe, curieux, un peu fêlé (les voitures, le train électrique et ses projets Hifi un peu à contre courant), mais très humain une fois arrivé à l' age mûr... On s'attache peu à peu à son récit tournicoté (a t'il été aidé ?) et à sa façon de raconter sa vie d'artiste... Bref, un peu sous le charme et pourtant je partais un peu de loin... (nb : les interprétations acoustiques sur la version deluxe de son dernier disque avec gd orchestre sont excellentes)
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