Let My Children Hear Music (1972)

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Let My Children Hear Music (1972)

Message par Norbert le 01.11.13 20:15



Let My Children Hear Music (1971)
 
1) The Shoes Of The Fisherman’s Wife Are Some Jive Ass Slippers
2) Adagio Ma Non Troppo
3) Don’t Be Afraid, The Clown’s Afraid Too
4) Taurus In The Arena Of Life
5) Hobo Ho
6) The Chill Of Death
7) The I Of Hurricane Sue
 
Charles Mingus Orchestra:


Lonnie Hillyer, Jimmy Nottingham, Joe Wilder, Snooky Young (trumpet) Jimmy Knepper (trombone) Julius Watkins (French horn) Charles McPherson (alto saxophone) Jerry Dodgion, Bobby Jones, Hal McKusick, James Moody (reeds) Charles McCracken (cello) Jaki Byard, John Foster, Roland Hanna (piano) Ron Carter, Richard Davis, Milt Hinton (bass) Charles Mingus (bass, composer, arranger) Dannie Richmond (drums) Teo Macero (conductor, alto saxophone) and others.
 
New-York:23 et 30 septembre 71;1er octobre et 18 novembre 1971.

"En gravant en 1971, après plusieurs mois de demi- retraite(en partie due à des problèmes de santé), l’important album : Let My Children  Hear Music  , Mingus prend, à n’en pas douter, une manière de revanche sur ce qu’il estime être ses échecs passés. A la tête pour l’occasion d’une formation de cinquante musiciens, Charles Mingus, stimulé par la récente publication de son autobiographie, n’a peut-être jamais mieux réussi à faire cohabiter les deux traditions dont il se réclame : musique classique et jazz paraissent en effet imbriqués en un objet cohérent- la collaboration active de l’arrangeur Sy Johnson, n’est peut-être pas étrangère à l’équilibre de cette réconciliation."Christian Béthune.

Pour Sue Mingus, l’épouse du bassiste : "1971 fut une année exceptionnelle. Mingus travailla sur Mingus Dances, spectacle d’une heure avec Alvin Ailey (…).Il reçut sa première bourse Guggenheim et se vit confier la Chaire de musique de l’université de New-York à Buffalo, où il anima un séminaire de composition au cours du second semestre, faisant l’aller retour en avion depuis New-York.En mars et avril, Mingus, documentaire réalisé par Tom Reichman pendant son expulsion* en 1966 ,fut diffusé à la télévision dans tout le pays. The Great Concert , album enregistré live pendant sa tournée européenne de 1964, sortit en France où il obtint une haute récompense-même si cette musique avait été piratée et devint, vingt ans plus tard, le premier disque de mon label Revenge Records. (…)"



Sue et Charles Mingus




"Un peu plus tard la même année, Charles signa un contrat avec les disques Columbia et enregistrait l’un de ses albums les plus importants : Let My Children Hear Music , un disque bourré de nouvelles musiques et de compositions rarement entendues de la décennie précédente, enregistré avec une grande formation et une section rassemblant six des meilleurs bassistes de New-York. Charles était extrêmement satisfait du résultat. Il avait rédigé un texte d’accompagnement, des liner notes, décrivant la musique mais aussi ce que voulait dire "être un compositeur de jazz ".Il avait notamment écrit à propos d’une étonnante "composition spontanée ", ainsi qu’il l’appelait, au titre expressif et typiquement mingusien : Myself When I Am Real (Moi-même quand je suis réel).Alvin Ailey la rebaptisa Adagio ma non troppo pour son spectacle de danse, titre qu’elle conserva sur l’album."



"Ce matin là quand le téléphone sonna, je décrochai et entendit la voix excitée de quelqu’un de la compagnie de disque : Charles était nommé pour un Grammy Award pour les liner notes de LMCHM. Instantanément, je rapportai la bonne nouvelle à Charles qui, depuis le canapé, leva des yeux incrédules. Quand il répondit enfin, ses paroles explosèrent, chargées des douleurs et de l’indignation de toute une vie.
"Pour mes liner notes ? "bredouilla-t-il. C 'était sa seule nomination aux Grammy en presque quarante ans, et ce n’était pas pour sa musique. (…)
"De tels trophées sont des concours pour nègres.Il n’y en a pas pour les musiciens classiques. On ne demande pas qui est le meilleur violoniste, on ne demande pas qui est le meilleur chef d’orchestre. Quand on remporte un tel trophée, on ne peut que redescendre ensuite, et quand on est troisième,on n’intéresse plus les organisateurs de concerts. Je connais cinquante bassistes aussi bons que moi. Ce système met un Nègre au sommet et oblige tous les autres à se battre pour s’en sortir. "



Dans ces fameuses notes de pochettes, Mingus remercie donc Téo Macero pour l’avoir aidé à produire le meilleur album qu’il n’ait jamais publié et plus tard en 1979,sur son lit de mort au Mexique, il enverra un message à Sy Johnson, responsable des arrangements de la plupart des titres, pour lui dire que LMCHM était son album favori de toute sa discographie.
Même si l’on peut préféré les albums en petites formations de Mingus souvent plus connus et par certains aspects plus facile d’acces,LMCHM reste l’album le plus ambitieux et complexe de son imposante discographie. Il contient des compositions qui ont traversées les années, certaines écrites dès 1939 ou d’autres déjà connues mais sous une autre forme, mais pour la première fois, Mingus à la possibilité de les enregistrer à sa guise avec l’aide du producteur Téo Macéro(qui réussi à convaincre Columbia de signer un nouveau contrat avec Mingus) et de l’arrangeur Sy Johnson(Thad Jones pressenti au départ se désista). Ces différents facteurs confèrent donc à cet album une valeur de testament musical que de précieuses et riches notes de pochettes permettent d’explorer plus en détails.



Téo Macero


Mingus ne distribuait jamais de partition à ses musiciens, habituellement il leur donnait ses indications en leur jouant leur partie au piano, à la basse ou en leur fredonnant la mélodie. Aussi lorsqu’il partit à la recherche d’un arrangeur pour remplacer Thad Jones, tout ce qu’il pu transmettre à Sy Johnson, l’heureux élu, fut quelques feuillets annotés, quelques bandes magnétiques et de très vagues indications sur ce qu’il avait en tête pour ces séances.
« Ce qu’il m’a donné au départ, raconte Johnson, c’était une bande enregistrée, une transcription partielle d’un morceau  de son Jazz Workshop :The I of Hurricane Sue , et l’album du concert de Monterey en 65 , pour un octet et cinq cuivres supplémentaires. »
Du coup seules deux compositions du disque sont des transcriptions de Johnson : Don’t be afraid,the clown afraid too  et « The shoes of the fisherman’s wife… qui ouvre l’album et qui est issue du concert de 65..Ce titre, retranscrit à l’oreille par Johnson voit sa durée allongée et son tempo accéléré par rapport à l’original ainsi que son titre modifié ; au départ il s’intitulait : Once upon a time, there was a holding corporation called old America .On comprend pourquoi il a été décidé de simplifié ce titre qui permet de savourer des solos du sax alto Charles Mc Pherson, du trompetiste Lonnie Hillyer et du ténor Boby Jones.



L'arrangeur Sy Johnson


" Voici maintenant une composition qui est un solo entièrement improvisé et dont je suis particulièrement fier, écrit Mingus dans ces fameuses notes de pochette. J’en suis fier car pour moi elle est l’essence même de ce que je ressens et elle montre des changements de tempo et d’accord et toute ces variations se refondent dans le thème principal. Je voudrais rajouter que ce morceau est entièrement structuré comme une piéce de musique écrite."
Le morceau en question, intitulé  Adagio Ma Non Troppo  était au départ un solo de piano joué par Mingus lui-même sur l’album Mingus Plays Piano sur Impulse en 63 et s’appelait alors Myself When I’M Real .La retranscription pour orchestre est due à Hub Miller, fan de longue date du bassiste. L’orchestration, quand à elle, signée de la main d’Alan Ralph, est centrée autour de l’effet simultané obtenu par le jeu des six bassistes et du solo de violoncelle de Charles Mc Craken, bien loin donc de la version d’origine de Mingus au piano et en solo…
Don’t Be Afraid, The Clown Afraid Too renoue avec un procédé déjà utilisé par Mingus dans les années 50 notamment sur Scenes in The City (1956) :collages, bruits de foules, cris etc…Ici on sent clairement la patte du producteur Téo Macero au milieu des citations parkériennes (Koko,Hot House) et des ambiances de cirque….



Taurus In The Arena Of Life à été enregistré pendant les sessions de l’album mais ne figure pas dans l’édition originale. Il apparaît uniquement dans la réédition en cd. Ce titre est né de variations jouées au piano par Roland Hanna pendant les séances en s’inspirant de celles de Bach…Cette composition évolue vers ce que Mingus appelle des " espagnolades ", ce qu’il affectionne particulièrement depuis Tijuana Moods.
Hobo Ho  (arrangé par Mingus) a été initialement écrit pour Illinois Jacquet, idole du jeune Mingus avec Coleman Hawkins et comporte même une évidente allusion au Flyin’ Home du saxophoniste. Jacquet étant indisponible ce jour là, c’est donc James Moody qui se charge du solo. Sur ce morceau, d’une veine très familière dans l’univers de Mingus, celui-ci coiffe l’ensemble d’une basse autoritaire et impétueuse.



Illinois Jacquet


"Voici un morceau que j’ai composé en 1939 et je l’ai composé de cette façon parce que je pensais déjà, en 1939, qu’il serait enregistré un jour….Mais quand vous devez attendre 30 ans pour qu’une de vos composition soit jouée- que pensez vous qu’il arrive quand un compositeur sincère et qui aime composer,  doit attendre 30 ans pour voir sa musique enfin interprétée ? A l’époque j’étais plein de vie et j’écrivais constamment. La musique c’était ma vie. Si j’étais né dans un autre pays ou si  j’étais né Blanc, je suis sûr que j’aurais pu m’exprimer depuis bien longtemps… "
La composition d’adolescent de Mingus, The Chill Of Death  voit donc le bassiste réalisé un souhait de longue date. Ce long poème récitatif  sur fond d’orchestre, n’est pas sans rappeler l’ambiance des romans d’Edgar Allen Poe. L’arrangement utilise à merveille la section des six bassistes dans un style néo-gothique d’où jailli l’alto de Mc Pherson inspiré, selon Mingus, par Charlie Parker téléphonant un soir soir au bassiste pour lui jouer un solo sur un enregistrement de l’Oiseau de Feu de Stravinsky !



Charles Mc Pherson

"Plus jeune, j’ai lu un livre de Debussy, où il dit qu’aussitôt après avoir terminer une œuvre, il s’empresse de l’oublier, afin de pouvoir en écrire une nouvelle, complètement différente. Je suis entièrement de cet avis. "
The I Of Hurricane Sue , directement inspiré par Sue Graham, épouse de Mingus, d’après le surnom que lui donnait sa famille, voit réapparaître le principe du bruitage et intègre un accompagnement de musiciens classiques, le tout orchestré pour un grand orchestre par Sy Johnson. Un morceau typiquement mingussien, de par sa structure et son approche de la composition musicale.
Transition idéale pour conclure, les mots de Sue Mingus qui ouvrait déjà ce sujet : "Le début des années 1970 fut aussi une époque de changements intérieurs. Du chaudron de l’imagination prolifique de Charles, s’échappait parfois à nouveau de vieilles histoires de complots mafieux, de rivaux amoureux, fulgurances venues de son passé, et j’envisageais alors de quitter le nid, si je n’avais pas inventé l’homme que je pensais aimer. Réapparaissait alors l’autre Charles, vibrant de vie et d’amour, le Charles qui courrait jusqu’au piano avec excitation pour illustrer tel ou tel point, tel un écolier envahi d’une joie pure. "



Sue et Charles


*"En 1966, le cinéaste Tom Reichman vient filmer chez Mingus…longs soliloques, démonstrations sur un vieux piano droit, discours sur les Nazis, sur la politique US…Simulacre de défense du local assiégé, coups de feu dans le plafond. Les huissiers et les flics du département d’hygiène font irruption, vident entièrement le loft. Dernière pièce embarquée : la contrebasse. L’évènement attire pas mal de badauds et de journalistes. Mingus, au bord des larmes, tente de plaisanter et entre dans la voiture des flics.Facile de coller quelques inculpations  à ce rebelle totalement marginal. Il encaisse mal l’humiliation publique. Malgré une réputation qui ne cesse de grandir, il se retire de la scène jusqu’en 1970. "Louis Joos. Mingus. Editions Pyramides.

D'un point de vue plus objectif,il convient de préciser que l'expulsion de Mingus de son loft le 22.11.66 est également due à un non-paiement de loyer...D'où la présence des caméras de Reichman, venu immortalisé la scène, que Mingus transforma en Fort Chabrol....

Un extrait ici:






Sources :-Sue Mingus : Pour l’amour de Mingus ; éditions du Layeur, 2003
               -Christian Béthune ; Mingus ; éditions du limon, 1988
               -notes de pochette


Dernière édition par Norbert le 02.11.13 13:41, édité 3 fois
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Re: Let My Children Hear Music (1972)

Message par parisino le 01.11.13 22:44

Superbe chronique Norbert, bravo, très bien documenté cheers 

Je ne connais pas du tout cet album, j'en connais d'autres des années 70 comme "Me, Myself an Eye", "Something loke a bird", "Mingus Moves" ou "Cumbia & Jazz Fusion" mais apparemment j'ai raté ce chef d'oeuvre. Une belle période encore prolifique qui terminera malheureusement la même décennie.

Il ne reste plus qu'a...

Merci Norbert.
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Re: Let My Children Hear Music (1972)

Message par parisino le 01.11.13 22:44

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Re: Let My Children Hear Music (1972)

Message par Wu wei le 02.11.13 0:20

superbe !

c'est au programme de demain..; relecture et écoute...

vraiment un très beau et complet boulot !

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Re: Let My Children Hear Music (1972)

Message par Blueleader le 02.11.13 1:06

cheers Merci pour la chronique, je suis en train de réécouter ce superbe album.
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Re: Let My Children Hear Music (1972)

Message par Wu wei le 02.11.13 12:52

je m'aperçois surtout qu'il s'agit du premier album de Mingus que j'ai écouté, il y a maintenant fort longtemps (mais la galaxie n'était pas si lointaine). Prêté par un ami, j'avais eu peur d'y trouver de jazz d'ascenseur (j'étais jeune et con) j'en suis resté sur le cul.
ce qui est amusant, c'est que s'il m'a permis de découvrir Mingus, à force d'ah hum et de tijuana in mood j'en étais venu à l'oublier... et puis surtout la k7 de l'époque ne portait pas de mention de l'album.

merci donc à Nono pour les infos, la contextualisation... et le souvenir de jeunesse ! ce qui est rassurant aussi c'est que si des goûts changent... d'autres persistent, s'accrochent et s'ancrent... sans effort.

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